Ce que j’ai vu, ce que les données permettent de dire, ce que je ne dis pas
Miguel Vidal Bravo-Jandia · Ollioules, octobre 2026
En bref. Je soutiens, à titre d’hypothèse, que l’Occident connaît des castes de fait : des groupes fermés par un faisceau de critères hérités ou transmis, que le droit n’avoue plus mais que la pratique entretient. Le progrès du droit est réel, inégal et réversible ; l’écart entre le droit et la pratique est l’endroit où la fermeture se joue. Ce texte est préparatoire : il sépare mon témoignage, les données disponibles et ce que je m’interdis d’affirmer.
I. Le mot et la prémisse
Le Robert donne à caste deux sens qui m’intéressent. Le premier désigne une classe sociale fermée, d’abord en Inde. Le second, péjoratif, désigne un groupe fermé qui défend jalousement ses privilèges. J’emploie le mot au sens courant, non au sens strict de l’anthropologie, et je dis d’emblée ce qu’il ne signifie pas ici : ni la race, ni la religion. Les synonymes que propose le même dictionnaire vont de clan à ethnie et à tribu : la langue elle-même entretient la confusion.

« Fermée » ne veut pas dire que personne n’entre. Dès 1916, Ambedkar voyait dans la caste une classe enclose dont l’endogamie est le trait essentiel. La fermeture se joue à l’entrée comme à la sortie, par des règles non écrites et des sanctions. Mon critère de travail en découle : un groupe fermé par un faisceau de critères hérités ou transmis (l’origine, la religion, le lieu où l’on grandit), avec endogamie, sanction de ceux qui franchissent la frontière, et une porte d’entrée étroite, l’initiation. La fermeture est graduée : elle admet des exceptions, qui sont elles-mêmes à étudier.
Je ne fais pas le procès de l’Occident. Je suis un témoin avant d’être un analyste, et je m’efforce de décrire au plus juste. L’ironie du titre ne vise pas un palmarès : elle vise l’écart entre l’égalité proclamée et la pratique.
II. Qui entre, et à quelles conditions
Je commence par ce qu’il m’a été donné de voir, en disant chaque fois ce que cela ne prouve pas. À l’aéroport d’Arlanda, à Stockholm, j’ai observé pendant plusieurs heures la file des taxis : les chauffeurs étaient d’apparence arabe, noire ou indienne, les clients d’apparence blanche. Dans le quartier d’Odenplan, où je logeais, le constat était le même, et les personnes qui sortaient des immeubles ressemblaient aux clients, non aux chauffeurs. Je parle d’apparence perçue et non d’origine administrative, je n’ai consigné aucun comptage, et un quartier aisé mêle la caste et le revenu : c’est une impression de terrain, pas une statistique.
Genève m’a montré autre chose. J’y ai connu des fortunes étrangères, celles d’une diaspora serbe issue du milieu de Milosevic et celles d’Africains fortunés, dont l’argent venait de leurs propres réseaux d’élite. Cet argent était accueilli ; les personnes, elles, restaient à distance, et elles ont reconstitué un entre-soi distinct de la diaspora serbe populaire. Le cas sépare ainsi la richesse du statut, ce qui est précisément ce qui distingue une caste d’une classe. On pourrait aussi le lire comme Elias et Scotson ont décrit les rapports entre établis et marginaux, et seule la génération suivante permettrait de trancher.
Dans le monde du travail, la fermeture prend volontiers la forme de l’adresse. Des collègues de banque dirent à un juriste, en substance : heureusement que tu travailles bien, car on n’aurait pas dû t’embaucher ; la raison invoquée était qu’il habitait sur la ligne D du RER, où se trouvent des cités. L’adresse servait de substitut à l’origine et à la classe, ce que connaît bien l’article 225-1 du Code pénal, qui interdit les distinctions fondées sur l’origine, le lieu de résidence ou l’appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une prétendue race ou une religion. Dans les sièges de banque, ce juriste croisait presque exclusivement des collègues blancs issus de beaux quartiers, avec de rares exceptions, dont lui.
Ce que l’on sait mesurer va dans le même sens, sans aller aussi loin que l’impression. Dans une expérience suédoise (candidatures identiques, noms différents), les candidatures portant un nom suédois recevaient cinquante pour cent d’appels de plus pour un entretien que celles portant un nom moyen-oriental. Le même travail précise toutefois que cette discrimination n’explique qu’une part inférieure à un sixième de l’écart de chômage entre natifs et immigrés : elle est réelle, mais elle ne dit pas tout, et je me garde de lui faire dire plus.
Ce même juriste n’a été admis dans le droit, la banque, l’assurance et l’informatique que temporairement, et les exceptions qu’il y a rencontrées étaient déjà des initiés, qui ne pouvaient plus sortir même s’ils le voulaient. Il en atteste le fait, non l’intention. Son parcours illustre un second mécanisme. Sa peau est marron et, selon les moments et les interlocuteurs (des Antillais, des banques, des facultés, des compagnes), il était blanc quand il réussissait, et noir dès qu’il s’agissait de l’ascenseur social. Quand un individu contredit le stéréotype de son groupe, on le reclasse plutôt que de réviser le stéréotype : la frontière tient, même contre la réussite.
Ces expériences ne sont pas isolées. Des récits de personnes ayant subi des sanctions comparables ont été recueillis au fil des années ; aucun n’est cité ici, mais ils seront consignés avec leur contexte dans l’étape suivante, et l’on y cherchera aussi les cas contraires, c’est-à-dire ceux qu’on a admis sans sanction.
III. Ce qu’il en coûte de franchir, et ce que le droit change
La fermeture ne se voit jamais mieux que dans le prix demandé à ceux qui la franchissent. Un homme renia sa fille le jour où elle épousa un homme noir. Une jeune femme blanche dit un jour à son petit ami, qui ne l’était pas, que deux siècles plus tôt il serait devenu son esclave et qu’elle aurait pu faire de lui ce qu’elle voulait. La première scène montre une sanction, la seconde la disponibilité intacte d’une hiérarchie ancienne jusque dans l’intimité. Ce sont des données de témoignage, non des statistiques, et je les donne comme telles.
Les chiffres disponibles obligent à plus de prudence. Aux États-Unis, en 2015, selon le Pew Research Center, 24 % des jeunes mariés noirs épousaient une personne d’une autre race ou ethnie, contre 12 % des jeunes mariées noires ; chez les Asiatiques, c’est l’inverse (36 % des femmes contre 21 % des hommes), et chez les Blancs, hommes et femmes sont proches (12 % et 10 %). Il n’existe donc pas d’asymétrie générale selon le sexe : son sens dépend du groupe. Quant à la stabilité de ces unions, les résultats sont partagés. Une étude trouve en moyenne plus de divorces dans les couples mixtes, avec des écarts selon la combinaison ; une autre ne trouve pas d’effet propre de la mixité une fois les caractéristiques des couples contrôlées ; une troisième relève un soutien moindre des parents dans les unions interethniques. Je n’écris donc pas que la désunion est « prévue » : j’écris qu’un soutien moindre est un mécanisme plausible, à tester selon le sens du franchissement.
L’idée d’une sanction qui varie selon le sens n’est d’ailleurs pas neuve. La tradition juridique hindoue distingue le mariage où l’homme est de rang supérieur (anuloma), toléré, du mariage inverse (pratiloma), condamné, et la règle musulmane qui permet à l’homme d’épouser une chrétienne ou une juive, mais non à la musulmane d’épouser un non-musulman, relève d’une asymétrie voisine. Ces règles anciennes ne prouvent rien sur aujourd’hui ; elles montrent seulement que l’intuition n’est pas une invention de notre temps.
Reste à savoir ce que le progrès du droit change à tout cela. Il change beaucoup, mais ni partout ni définitivement. On estime qu’en 2021, 49,6 millions de personnes vivaient en situation d’esclavage moderne (27,6 millions en travail forcé, 22 millions en mariage forcé), et plus de la moitié du travail forcé se trouve dans des pays à revenu élevé ou intermédiaire supérieur. Ces chiffres regroupent des situations juridiquement différentes et ne disent pas que l’esclavage de propriété est aussi répandu qu’à Rome, mais ils interdisent de croire l’Occident à l’abri.
La France en offre un exemple. En 1994, une adolescente togolaise de quinze ans est arrivée à Paris et a été employée comme domestique sans salaire pendant plusieurs années. En 2005, dans l’affaire Siliadin c. France, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé qu’elle avait été tenue en servitude, non en esclavage, faute d’un droit de propriété exercé sur elle, et que la France l’avait mal protégée, son droit pénal de l’époque ne permettant pas de punir efficacement ses employeurs. Le texte avait été modifié en 2003, après les faits, mais ne lui était pas applicable : la pratique a précédé le texte, et le recours a pris plus de dix ans.
Le droit peut enfin reculer. En janvier 2026, les talibans ont promulgué un code de procédure pénale qui distingue les « personnes libres » des « esclaves » et classe la société en quatre catégories (érudits religieux, nobles, classe moyenne, classe inférieure) assorties de peines différentes, alors que l’esclavage avait été aboli en 1923. Le texte n’organise pas ouvertement la capture ni la vente de personnes, mais il en reconnaît le statut. Ce n’est donc pas, à proprement parler, « l’esclavage des femmes légalisé » : c’est une catégorie légale d’esclave, à laquelle s’ajoutent des dispositions qui aggravent la subordination juridique des femmes. Des analystes y voient un système de castes inscrit dans la loi, ce qui donne à la comparaison un point d’appui concret.
IV. Ce que j’en conclus, et ce que je ne dis pas
Le droit a progressé : nettement en Occident, moins ailleurs. Ce progrès est réversible, et l’Afghanistan, où l’esclavage était aboli depuis 1923, le montre. Mais pas seulement.
L’écart entre le droit et la pratique. Le progrès est surtout dans les textes ; sous l’égalité formelle, des mécanismes de fermeture continuent de jouer : l’accès, l’endogamie, la sanction de ceux qui franchissent, l’initiation. Je parle de castes de fait en Occident, là où d’autres pays connaissent des castes de droit. L’Occident a effacé la caste du droit pour l’essentiel ; il ne l’a pas effacée des faits.
L’inégale répartition du progrès. Un recours existe, mais il n’est pas également accessible : l’adolescente de l’affaire Siliadin a attendu plus de dix ans entre son arrivée en France et l’arrêt. Seuls vont au bout les plus obstinés.
Ce que je ne dis pas.
que rien n’a changé depuis l’Égypte, la Grèce et Rome : le statut juridique de l’esclavage a changé du tout au tout, ce qui rend d’autant plus significative sa reconnaissance légale en 2026 ;
que la fermeture est absolue : les exceptions rencontrées le contredisent ;
que les groupes se définissent par une biologie : je décris des apparences perçues et des appartenances, non des races ;
que les unions mixtes sont vouées à l’échec : les données sont partagées ;
que l’Occident soit pire ou meilleur que l’Orient : la comparaison n’est pas faite, elle suppose les mêmes indicateurs des deux côtés.
Ce qui me ferait changer d’avis.
si, dans un pays donné, les descendants de migrants nés sur place cessaient de se distinguer des autres en deux générations ;
si, à profil égal, des tests de recrutement ne montraient aucun écart selon le nom ou l’adresse ;
si les récits contraires (admissions sans sanction) l’emportaient dans mon recueil de témoignages.
La suite. Il reste à appliquer le même protocole à d’autres terrains occidentaux, puis orientaux (l’Inde, le Japon avec les burakumin, les pays du Golfe avec la kafala, la Chine avec le hukou), avec les mêmes indicateurs : endogamie, mobilité entre générations, écarts de recrutement, sanctions du franchissement. Les témoignages seront consignés jusqu’à saturation, avec leurs cas négatifs, et mes comptages codés par un second observateur.
Miguel Vidal Bravo-Jandia
Ingénieur — Master II Droit, UFR Montpellier I / Maîtrise ès droit, Université Paris II Panthéon-Assas