Avant-propos. Le titre de cet article est, à la lettre, presque tautologique au sens cognitif et exagéré au sens moral. Comparer, étymologiquement, est neutre et même nécessaire ; sans comparaison, il n’y a ni justice, ni jugement bien formé, ni équation, ni langage. Pourtant, dans la pratique langagière contemporaine, la comparaison est devenue l’endroit précis où la discrimination se loge. Cet article est didactique : il propose de montrer pourquoi, et de désigner la frontière qu’il ne faut pas franchir.



I. Étymologies et limites — ce que disent vraiment les mots

A. Comparer ou la présupposition d’égalité

Le verbe comparer vient du latin comparare, formé de com- (avec, ensemble) et par, paris (égal, semblable). Littéralement : mettre sur un pied d’égalité, apparier.1 Cela signifie que la grammaire latine elle-même inscrit une condition dans le verbe : on ne peut comparer que ce qui est déjà tenu pour par, c’est-à-dire pour égal en nature. Si les termes ne sont pas par, la comparaison est, en droit étymologique, mal formée.

Or chaque personne est unique. Personne ne peut être tenue pour par avec une autre — non par excellence morale, mais par structure ontologique : chaque sujet occupe une position que nul autre n’occupe. Ce que je nommerai ailleurs le théorème de la constante positionnelle : B ne sera jamais A. Il s’ensuit qu’appliquer le verbe « comparer » à des personnes en tant que telles est une opération latine mal formée — et c’est ici la première leçon du Robert.

L’article du dictionnaire le confirme par sa propre définition : « Fait d’envisager ensemble (deux ou plusieurs objets de pensée) pour en chercher les différences ou les ressemblances. »2 Le dictionnaire dit objets — pas personnes. La langue savante a conservé la limite que la langue courante a perdue.

B. Discriminer ou le procès inscrit dans la racine

Le verbe discriminer vient du latin discriminare, lui-même formé sur discrimen — la ligne de partage, la frontière critique, le moment décisif. Discrimen est apparenté à crimen, qui en latin classique signifie d’abord accusation, jugement porté contre, et seulement par dérivation crime au sens moderne.3

Le mot porte donc en sa racine la dimension d’un procès. Discriminer n’est pas le frère neutre de comparer. C’est déjà l’acte par lequel quelqu’un est jugé selon une mesure — accusé, classé, séparé. Là où comparer porte l’égalité présupposée, discriminer porte le verdict. Les deux verbes ne sont pas symétriques : le second contient déjà une charge.

C. Trois sens, trois opérations

Il faut tenir distincts trois sens du mot discrimination, qui sont trois opérations différentes :

Sens cognitif (neutre). Discriminer, c’est distinguer. Le médecin discrimine les symptômes ; le juge discrimine les faits ; toute pensée discrimine en permanence. Cette opération est vitale ; sans elle, aucune cognition n’est possible.

Sens social neutre. Discriminer, c’est séparer des groupes ou des catégories selon un critère donné. L’opération est descriptive ; elle ne porte pas en soi de jugement de valeur.

Sens social péjoratif. Discriminer, c’est traiter moins favorablement selon une distinction non pertinente au regard de l’enjeu, et avec pour effet un préjudice. C’est l’usage moderne et juridique, celui dont l’article parle.

La discrimination péjorative suppose donc deux conditions cumulées : un axe de mesure non pertinent à la question, et un traitement défavorable qui en découle. Sans ces deux conditions, il n’y a que distinction.



II. Dissection du titre — situer où loge réellement la discrimination

A. « La » comparaison — l’article défini qui efface l’agent

L’article défini « la » fait, dans le titre, un travail discret mais massif. Il singularise (une seule comparaison identifiable), il généralise (toute comparaison, sans distinction), et surtout il réifie : il transforme un acte en chose. « La » comparaison devient un objet qu’on peut blâmer en bloc, comme si elle existait indépendamment de qui compare, de quoi avec quoi, et selon quel axe.

Or toute comparaison est, en réalité, un acte d’un sujet sur deux objets selon un axe. Quatre variables — le sujet qui compare, les deux termes comparés, l’axe selon lequel ils sont comparés — sont effacées par l’article défini. Cette élision est elle-même un dispositif : elle prépare la confusion entre comparaisons légitimes et illégitimes.

B. « Lieu », et non « source »

Le titre dit lieu et non source. La distinction est importante. Lieu est topologique, descriptif — où la chose se passe. Source est causale, accusatoire — d’où la chose vient. Dire que la comparaison est lieu de discrimination ne signifie pas qu’elle en serait la cause exclusive ; cela désigne seulement la pièce où le mécanisme se découvre.

C. Les sources — comparaison parmi d’autres

La discrimination a plusieurs sources, dont la comparaison illégitime n’est qu’une. On peut en énumérer au moins six : l’asymétrie de pouvoir (la force armée, qui légitime tout pouvoir en dernier ressort) ; la rareté réelle ou construite (peu de places, peu de soins) ; la peur (de l’autre, du contagieux, du déclassement) ; l’identité de groupe (le « nous » qui se définit contre un « eux ») ; l’intérêt économique direct (discriminer rend rentable) ; et enfin l’asymétrie du premier locuteur — qui pose les termes capture le cadre.4

La comparaison illégitime n’est ni nécessaire ni suffisante à elle seule pour produire de la discrimination ; mais elle est le vecteur le plus répandu dans la démocratie marchande contemporaine. Elle est moins une cause qu’un canal — un canal dans lequel les autres sources viennent confluer.



III. Quatre cas où la comparaison devient discriminatoire

Chacun des quatre cas suivants présente une même structure : l’axe légitime de comparaison a été remplacé par un axe étranger, choisi unilatéralement par la partie forte, et appliqué sans le consentement de la partie faible. Cette substitution d’axe est précisément ce qui transforme la comparaison en discrimination au sens péjoratif.

A. L’attentat du DC-10 d’UTA (1989) — la valeur juridictionnelle d’une vie

Le 19 septembre 1989, le vol UTA 772 explosa au-dessus du désert du Ténéré, au Niger : cent soixante-dix personnes périrent.5 Les indemnités versées aux familles américaines des victimes atteignirent des montants en millions de dollars, tandis que les familles françaises et africaines reçurent des sommes inférieures de plusieurs ordres de grandeur. Les conventions internationales de Varsovie puis de Montréal encadrent ces écarts ;6 les recours nationaux les amplifient.

L’axe légitime de comparaison, s’il faut comparer, serait la perte éprouvée par chaque famille endeuillée — la disparition d’un être unique, dont seule la famille concernée connaît la valeur dans sa propre vie. Cette perte est, par construction, incommensurable entre familles ; mais elle est commensurable à elle-même : chaque famille a perdu quelqu’un qui occupait, pour elle, toute la place.

L’axe imposé, lui, n’a rien à voir avec la perte. C’est la juridiction du passeport. Une vie a été comparée à une autre vie selon la nationalité de la victime — c’est-à-dire selon un attribut qui ne mesure pas le deuil mais le poids politique de l’État d’origine. La discrimination n’est pas née de ce qu’on a comparé deux veuvages ; elle est née de ce qu’on a substitué à l’axe « perte » l’axe « État ». Erreur de catégorie, déguisée en arithmétique d’assureur.

B. Le classement scolaire — le déplacement d’axe par défaut

L’école compare ses élèves les uns aux autres. Elle nomme « bons » et « mauvais ». Elle hiérarchise, classe, distribue ses honneurs. La rancœur, la honte, la prophétie auto-réalisatrice de l’échec naissent de cette opération.

L’axe légitime serait pourtant longitudinal : où en était l’élève au temps T0, où en est-il au temps T1. C’est la seule comparaison dont B est la référence de lui-même — l’élève comparé à ce qu’il était hier, non à ce qu’un autre est aujourd’hui. Cette comparaison-là est pédagogique : elle mesure le chemin parcouru, qui dépend de l’élève en propre.

Le classement transversal substitue à cet axe légitime un axe étranger : la performance des camarades. L’élève n’est plus comparé à ce qu’il était ; il est comparé à ce qu’un autre est. L’axe choisi prive l’élève de sa référence propre et le mesure selon une grille qui n’est pas la sienne. La discrimination naît du déplacement.

C. L’épidémie d’Ebola (2014) — la hiérarchie nationale des soins

Lors de l’épidémie de 2014 en Afrique de l’Ouest — Liberia, Sierra Leone, Guinée —, plus de onze mille personnes périrent. Deux médecins américains contaminés furent évacués vers l’hôpital universitaire d’Emory à Atlanta et reçurent un traitement expérimental, le ZMapp, auquel les patients africains n’eurent pas accès.7 Le contraste fut saisissant et public.

L’axe légitime de l’allocation d’un soin est le besoin médical : sévérité clinique, pronostic, traitabilité. Cet axe est universel — il s’applique à tout corps humain malade, sans considération d’origine. L’axe imposé fut tout autre : la nationalité du patient. La hiérarchie des passeports devint hiérarchie des soins.

Une citoyenne du Sud aurait pu formuler la question fondamentale : qu’est-ce qui fait que la vie d’un Américain vaut plus que la vie d’un Africain ? La question n’est pas rhétorique. Elle pointe l’opération précise : un axe étranger à la médecine — la géopolitique — a été imposé pour distribuer un traitement dont la médecine seule aurait dû dicter l’allocation. La discrimination réside dans la substitution.

D. Le statut VIP — la solvabilité comme mesure de la personne

Le statut VIP — accès prioritaire aux soins, sécurité renforcée, justice plus clémente, traitement social différencié — repose sur une opération simple : payer pour valoir plus. L’axe imposé est la disposition à payer ; il devient mesure de la personne.

L’axe légitime, dans tout service, est la nature de la prestation à rendre — médicale pour les soins, judiciaire pour la justice, civique pour la sécurité. L’axe imposé est la solvabilité du destinataire. Et — c’est ici le point qui croise tout le corpus contractuel sur la commutativité — quand le prix devient à la fois axe de mesure et contrepartie, on a quitté l’équation A = C = B pour une équation A ⇒ C ⇒ B où C (le tarif) impose à B sa propre valeur.

Kant a formulé l’interdit avec une netteté définitive : « Ce qui a un prix peut être remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, et par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité. »8 Comparer deux dignités sur l’axe du prix, c’est les traiter comme des prix. C’est leur retirer ce que le mot dignité désigne.



IV. L’objection commune — « tout le monde le fait »

Une objection se présente avec la régularité d’un mécanisme : tout le monde compare des personnes, donc c’est légitime. L’argument a un nom en logique informelle : argumentum ad populum, ou appel à la pratique universelle. Sa structure est : parce que P est généralisé, P est légitime. L’histoire du droit est exactement l’histoire du refus de cette inférence.

Le vol n’est pas légalisé parce que tout le monde fraude le fisc. La fraude au mariage blanc n’est pas justifiée parce que beaucoup la pratiquent. L’asservissement n’a pas été innocenté par sa généralité historique. La fréquence d’un acte n’est pas son fondement.

Le même mécanisme se retrouve dans la critique du « prix de marché » comme étalon de l’équilibre contractuel : si tous les acteurs imposent un déséquilibre identique, le prix de marché devient la mesure du déséquilibre lui-même, et non celle de la justice. L’unanimité d’un mésusage n’en est pas l’absolution ; elle en est la signature systémique. C’est précisément ce qu’il faut combattre, non ce qu’il faut entériner.

L’universalité d’un mésusage n’est pas son innocentement ; elle est seulement l’étendue de la dérive. Si l’on accepte ce principe en droit — pour le vol, pour la fraude, pour les clauses abusives —, on doit l’accepter en sémantique et en morale. Refuser ce principe ici tout en l’acceptant là, c’est se contredire.



V. Le langage comme symptôme — et comme cause

A. Une tradition sérieuse, et vérifiable

L’intuition que la qualité du langage est un baromètre de la santé sociale n’est pas une fantaisie d’essayiste. Confucius en a fait, vingt-cinq siècles avant nous, la doctrine du zhèng míng — la rectification des noms : si les noms ne sont pas justes, le langage ne s’accorde pas avec la vérité ; si le langage ne s’accorde pas avec la vérité, les affaires ne peuvent prospérer.9

Victor Klemperer, philologue allemand juif interné, a documenté pendant douze ans la transformation de la langue allemande par le national-socialisme. Son LTILingua Tertii Imperii — montre que la solution finale a été linguistique avant d’être logistique : le lexique préparait les esprits avant que la machine d’extermination ne fonctionne.10 Orwell, dans le même mouvement, écrivait en 1946 : « Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée. »11 Bourdieu, par d’autres voies, a nommé cela violence symbolique : la domination qui se masque en se faisant accepter par ceux qui la subissent.12

B. Symptôme — et cause

Il faut sortir, je crois, de la métaphore purement diagnostique. Le langage n’est pas seulement le thermomètre d’une société dégradée ; il est aussi le thermostat qui fait monter la température qu’il prétend mesurer. La société dégradée produit un langage dégradé ; le langage dégradé reproduit la société dégradée en la rendant impensable autrement. Le mot manquant fait manquer la distinction ; la distinction manquante fait manquer l’exigence ; l’exigence manquante laisse passer le suivant. C’est une boucle.

D’où la portée du remède : intervenir sur la langue, c’est intervenir en amont. Restaurer un mot, c’est rouvrir l’espace mental où une exigence redevient praticable. Ce n’est pas un travail de purisme — c’est un travail de résilience cognitive.

C. Le glissement par excellence : éduquer / élever

Le français contemporain ignore presque la différence entre élever et éduquer. La mère dit : « j’ai élevé mes dix enfants. » Le mot a glissé. Il faudrait dire : « j’ai éduqué mes dix enfants. »

Élever — du latin e-levare — c’est faire monter en hauteur, en taille, en poids. On élève du bétail, on élève une vigne, on élève un mur. C’est un verbe de croissance physique, applicable à ce qui n’a pas de logos. Éduquer — du latin e-ducere — c’est conduire-hors : hors de l’ignorance, hors de l’enfance, hors de soi-même. C’est un verbe qui suppose un destinataire raisonnable, capable d’être mené.

Quand la langue courante préfère élever à éduquer pour parler des enfants, elle ne fait pas une faute de style. Elle commet une catégorie-erreur : elle traite l’enfant comme on traite un veau, et confie cette confusion à l’oreille de la génération suivante. Le même glissement opère dans « ressources humaines » (la personne devient stock), dans « traiter un dossier » (la décision sur des personnes prend le vocabulaire de l’abattage), dans « gérer une population » (l’administré devient flux à canaliser).

D. L’euphémisation comme opération de masse

L’euphémisation13 — au sens où je l’entends ici, et qui dépasse l’usage strictement rhétorique du dictionnaire — est la forme aboutie, lexicalisée, invisibilisée de la comparaison illégitime. La comparaison explicite peut encore être contestée. Mais quand la comparaison illégitime s’est sédimentée dans une expression idiomatique, elle n’est même plus reconnue comme comparaison. Personne ne s’arrête sur « la vie coûte cher » pour dire :

Minute. Vous comparez l’incomparable. La vie n’a pas de prix — Kant l’a dit. Ce sont les choses qui coûtent cher. Pas la vie elle-même.

Deux exemples suffisent à illustrer la portée. « La vie est dure » : la phrase opère deux glissements simultanés. Elle compare la vie — neutre, ni dure ni douce, simple fait d’être — à un attribut moral-physique (la dureté). Elle efface, surtout, l’agent : si la vie est dure, personne n’est responsable de sa dureté. C’est la vie elle-même, c’est-à-dire personne, c’est-à-dire la nature des choses. Or ce n’est pas la vie qui est dure : c’est le système de société que des humains ont mis en place qui est dur. Toute la politique tient dans le passage de la première formule à la seconde — et l’euphémisme bloque exactement cette traduction.

« La vie coûte cher » pousse la catégorie-erreur jusqu’à l’absurde sans que personne ne le remarque. La vie n’a pas de prix : les choses coûtent cher. Mais l’expression idiomatique a remplacé « le coût des choses » par « le coût de la vie » — comme si vivre, en tant que tel, avait un prix à payer. C’est une marchandisation lexicalisée : la dignité a été chiffrée par la langue avant même que personne ne se demande comment. Et le résultat est exactement la quatrième situation analysée plus haut — si la vie a un prix, alors la vie du riche, qui peut le payer, vaut effectivement plus que la vie du pauvre, qui ne le peut pas. Le mot a préparé l’acte.

Une fois l’œil dressé, on les voit partout :

« Le marché décide » — efface les agents humains qui composent le marché et transfère leur décision à une abstraction sans responsabilité.

« Dommages collatéraux » — euphémise des civils tués en dommages, des personnes en collatéral, un acte (le bombardement) en il y a.

« Ressources humaines » — euphémise des personnes en ressources, c’est-à-dire en stock comparable à l’eau, au minerai, à l’énergie.

« Maintien de l’ordre » — euphémise la violence d’État en maintien (action de conservation) et en ordre (abstraction sans contenu).

« Réforme structurelle » — euphémise la régression de protections sociales en réforme et structurelle, deux termes neutres-techniques.

« Bavure policière » — euphémise un meurtre en bavure, comme on dit d’une signature mal faite.

« Plan social » — euphémise un licenciement collectif en plan et social, au service en vérité d’une rentabilité contre les gens.

Toutes obéissent à un ou aux deux mécanismes : l’effacement de l’agent et la comparaison de l’incomparable. Chacune épargne à celui qui parle le travail de penser distinctement, et à celui qui écoute le travail de se révolter. Le raccourci profite aux deux — par démission partagée — et son coût est différé sur la collectivité, qui perd, mot après mot, son aptitude à nommer ce qui lui arrive.



VI. Le penchant vers le bas — raccourcis et conséquences

A. Le raccourci comme économie d’effort

Le raccourci linguistique n’est pas accidentel. Il obéit à une logique économique : éduquer coûte plus que élever. Élever, c’est nourrir, abriter, faire grandir — opérations finies, mesurables, achevables. Éduquer, c’est conduire-hors, opération sans fin assignable, exigeant attention, jugement, présence, contradiction, dialogue. Le glissement de l’un à l’autre est une économie d’effort. Et toute la société moderne fonctionne sur cette économie d’effort : un clic suffit, un mot suffit, un chiffre suffit.

La discrimination est le bout de cette chaîne d’efforts économisés : on ne distingue plus parce que distinguer fatigue. Distinguer une personne d’une chose fatigue. Distinguer éduquer de élever fatigue. Distinguer un soin d’une faveur fatigue. La fatigue partagée, accumulée, produit la confusion lexicalisée, qui produit l’indifférence sociale.

B. Trois niveaux de conséquences

Cognitive — la perte des distinctions fines. Quand élever et éduquer deviennent synonymes, quand information et communication deviennent synonymes, quand gérer et exploiter deviennent synonymes, le vocabulaire disponible se rétrécit. Penser fin devient impossible parce que les outils manquent. C’est, à l’échelle d’une langue, ce que Klemperer décrivait à l’échelle d’une nation.

Juridique — la loi adopte la langue dégradée. Quand le législateur parle de « gérer des flux migratoires » comme on gère un stock, il ne se contente pas d’utiliser une métaphore : il rend juridiquement praticable un traitement de personnes comme on traite des choses. Le mésusage sémantique remonte dans la norme et y crée une trace permanente. C’est l’écriture qui crystallise sans consentement — non plus dans le contrat individuel, mais dans la loi générale.

Anthropologique — l’auto-réification. Les personnes finissent par se penser elles-mêmes comme des choses. Quand tout le monde dit « je gère ma vie » comme on gère un portefeuille, « je m’optimise » comme on optimise un processus, « je me consomme » sans rire, la personne intériorise sa propre réification. La discrimination par autrui devient auto-discrimination : l’individu accepte d’être noté, classé, comparé, parce qu’il n’a plus de mots pour dire qu’il n’est pas comparable. Tant qu’on dit « la société discrimine les personnes », on parle d’un dehors qui agresse un dedans intact. Quand le dedans lui-même a adopté le langage du dehors, il n’y a plus de refuge.



VII. La cinquième bombe — sémantique

Un essai antérieur identifie quatre bombes contemporaines dont la concomitance fait le facteur létal de notre époque : nucléaire, démographique, informationnelle (au sens de Virilio), économique.14 La bombe informationnelle, telle que Virilio l’a posée, vise la vitesse de l’information, sa saturation, son brouillage.15 C’est juste mais incomplet. En deçà de la bombe informationnelle, il y a une bombe sémantique : la perte du pouvoir-distinguer lui-même. Virilio diagnostique l’excès de signal ; la bombe sémantique diagnostique l’érosion de l’appareil de réception.

On ne peut plus distinguer le vrai du faux non seulement parce qu’il y a trop d’information, mais parce que les mots qui permettraient de penser la distinction se sont émoussés. Éduquer et élever fusionnent ; information et communication fusionnent ; personne et individu-statistique fusionnent. Les outils mentaux pour découper le réel s’arrondissent, comme des couteaux qu’on n’aiguise plus.

Cette bombe-là n’a pas l’allure spectaculaire des quatre autres. Elle n’explose pas en soixante-douze heures comme s’est effondrée la Silicon Valley Bank ; elle ne fauche pas comme la peste démographique. Mais elle est condition de désamorçage des quatre autres — parce que sans capacité collective à distinguer, on ne peut ni délibérer sur la prolifération nucléaire, ni penser la démographie sans céder au calcul, ni réguler le système monétaire au-delà du slogan.16 La bombe sémantique est celle qui désarme l’humanité face aux autres.

L’euphémisation, dans cette perspective, est l’opération microscopique de la bombe sémantique. À l’échelle macro, la bombe est la perte civilisationnelle du pouvoir-distinguer. À l’échelle quotidienne, elle s’appelle euphémisation. Chaque expression euphémisée est un point d’inoculation, une dose homéopathique d’effacement. L’accumulation produit la civilisation hébétée — incapable de penser ce qui lui arrive parce que les mots qui le diraient ont fondu.



VIII. Le remède microscopique

Peut-on vivre sans comparer ? Au sens cognitif, non — c’est impossible. La perception est différentielle, la langue est différentielle, la mémoire est différentielle. Comparer est ce que fait l’esprit pour distinguer quoi que ce soit. Mais — et c’est tout — on peut vivre sans comparer hiérarchiquement les personnes entre elles, à condition de réorienter la comparaison vers deux axes légitimes : le longitudinal (B contre lui-même dans le temps) et l’auto-déclaré (B me dit ce qu’il en est, et je n’ai pas à le mesurer). Ces deux axes ont en commun de respecter la constante positionnelle : B ne devient jamais A, et donc seul B sait ce qu’être B veut dire à T1 par rapport à T0.

On peut, de même, comparer ce que les personnes font ou produisent — leurs actes, leurs prestations, leurs travaux. Ce sont des choses, des objets de pensée au sens du Robert. Ce qu’il faut tenir hors du verbe comparer, c’est ce que les personnes sont. La règle est sèche : on compare ce qu’elles font, on ne compare pas ce qu’elles sont. La frontière entre les deux est précisément la frontière où la discrimination prend ou ne prend pas.

Le remède opérationnel suit. Il est étonnamment à portée. Dire « le système est dur » et non « la vie est dure ». Dire « les choses coûtent cher » et non « la vie coûte cher ». Dire « j’ai éduqué mes enfants » et non « j’ai élevé mes enfants ». Dire « des civils ont été tués par les bombardements » et non « il y a eu des dommages collatéraux ». Dire « cette personne » et non « cette ressource humaine ». Dire « ce travailleur a été licencié » et non « il fait partie du plan social ».

Chacune de ces corrections est minuscule. L’ensemble est un acte civilisationnel. C’est, à mon sens, ce que peut faire un citoyen dans son propre langage, sans législateur, sans juge, sans expert — juste avec sa bouche, dans la conversation du jour, en refusant l’expression euphémisée qui se présente d’elle-même. À l’échelle d’une vie, cela représente plusieurs dizaines de milliers de petites résistances. À l’échelle d’une génération qui s’y mettrait, c’est le rechargement de l’arsenal lexical avec lequel les bombes peuvent encore être pensées.

Et c’est, étrangement, optimiste. Les autres bombes sont effrayantes parce qu’individuellement insurmontables : que peut un homme contre l’arsenal nucléaire, contre la dette mondiale, contre la démographie ? Mais la bombe sémantique est à portée de bouche. C’est la seule sur laquelle chacun a juridiction directe. Et puisque c’est elle qui désamorce les autres, alors travailler sur elle est, à coût quasi nul, l’intervention la plus rentable que puisse faire un citoyen ordinaire.



Conclusion

Le titre est donc juste, et il l’est précisément parce qu’il n’est pas philosophique mais diagnostique. Il ne soutient pas que la comparaison soit en soi coupable. Il désigne la pièce du bâtiment où, dans la pratique langagière de notre époque, la discrimination ordinaire se loge. La langue savante a conservé la limite — le Robert dit « objets de pensée » ; la langue courante l’a perdue, et compare désormais des personnes comme on compare des marchandises. C’est cette perte qu’il faut nommer, parce que c’est elle qu’il faut réparer.

Comparer présuppose l’égalité préalable des termes. Les personnes ne sont pas égales entre elles, mais chacune unique. Discriminer porte en sa racine le procès, le verdict, la mesure-qui-juge. Quand on compare des personnes en tant que telles, on les a déjà — sémantiquement, en amont du geste — réduites à des objets. La discrimination n’est pas la conséquence de la comparaison ; elle est le symptôme d’une réification antérieure, déjà accomplie au moment où le verbe est conjugué.

La société qui scande la non-responsabilité comme matrice de l’air du temps, qui dit « la vie est dure » plutôt que « le système est dur », qui dit « le marché décide » plutôt que « des hommes décident » — cette société-là n’est pas malade par hasard. Elle est malade parce qu’elle a perdu les mots qui lui rendraient ses propres responsabilités. Restaurer ces mots, c’est restaurer une part de ce qu’elle peut encore faire.

Quand le langage glisse, la justice tombe. Quand le langage tient, la justice redevient pensable. C’est tout l’enjeu de cet article — et de la résistance microscopique à laquelle il invite.





Miguel Vidal Bravo-Jandia

Maîtrise Paris II Panthéon-Assas — Master II Droit, UFR Montpellier I


1Le Robert, entrée « comparer » : « Fait d’envisager ensemble (deux ou plusieurs objets de pensée) pour en chercher les différences ou les ressemblances. » L’article du dictionnaire restreint donc, dès la définition, les termes comparés à des objets de pensée — non à des personnes en tant que telles. Voir : dictionnaire.lerobert.com — comparer

2Latin comparare, formé de com- (avec) et par, paris (égal). Le verbe signifie littéralement « apparier, mettre sur un pied d’égalité ». Voir Alfred Ernout et Antoine Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Klincksieck, Paris, dernière éd.

3Latin discriminare, formé de discrimen (séparation, ligne de partage, moment critique), apparenté à crimen (jugement, accusation, charge). Le verbe porte étymologiquement la dimension d’un procès, non d’une distinction neutre. Voir Ernout-Meillet, op. cit., et A. Walde / J. B. Hofmann, Lateinisches etymologisches Wörterbuch, Heidelberg.

4Voir l’analyse complète de cette asymétrie dans : DSE, article 350 — De l’asymétrie du premier locuteur

5L’attentat du DC-10 d’UTA, vol 772, eut lieu au-dessus du désert du Ténéré (Niger) le 19 septembre 1989. Cent soixante-dix personnes périrent. La disparité d’indemnisation entre les familles américaines et françaises devint un sujet public majeur dans les années 2000. Pour les éléments factuels : Wikipédia — Vol UTA 772

6Les conventions internationales de Varsovie (1929) puis de Montréal (1999) plafonnent et encadrent les indemnités du transport aérien, mais les recours nationaux — notamment américains — peuvent multiplier les montants. Voir : Convention de Montréal, 28 mai 1999 — texte officiel

7L’épidémie de 2014 en Afrique de l’Ouest (Liberia, Sierra Leone, Guinée) fit plus de onze mille morts. Deux médecins américains contaminés (Kent Brantly, Nancy Writebol) furent évacués vers l’hôpital universitaire d’Emory à Atlanta et reçurent un traitement expérimental (ZMapp) auquel les patients africains n’eurent pas accès. Voir : OMS — Maladie à virus Ebola

8Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, deuxième section : « Ce qui a un prix peut être remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, et par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité. »

9Confucius, Entretiens (Lunyu), livre XIII, chapitre 3 : « Si les noms ne sont pas corrects, le langage n’est pas en accord avec la vérité des choses ; si le langage n’est pas en accord avec la vérité, les affaires ne peuvent prospérer. » Doctrine du zhèng míng — la rectification des noms.

10Victor Klemperer, LTI, Notizbuch eines Philologen (1947) — trad. fr. : LTI, la langue du IIIᵉ Reich, Albin Michel, Paris, 1996. Philologue allemand juif rescapé, Klemperer a documenté pendant douze ans la transformation de la langue allemande par le national-socialisme, montrant comment le lexique préparait les esprits avant que la machine d’extermination ne fonctionne.

11George Orwell, Politics and the English Language, Horizon, avril 1946 : « Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée. » Texte intégral en anglais : Politics and the English Language — texte intégral

12Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Seuil, 1998, et plus généralement les travaux sur la violence symbolique : « toute domination, dans la mesure où elle est reconnue, est aussi une domination qui se masque en se faisant accepter par ceux qui la subissent. »

13Pour la théorie de la compression civilisationnelle et l’exposé des quatre bombes : DSE, article 224 — Le Bloc des Empires : de la masse au pixel

14Paul Virilio, La Bombe informatique, Galilée, Paris, 1998. Concept de bombe informationnelle comme facteur de déstructuration sociale par la vitesse de circulation de l’information.

15Joseph A. Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge University Press, 1988. Théorie du collapse cascadant des sociétés complexes : chaque système affaibli amplifie la vulnérabilité des autres.

16Le verbe est attesté dans le Trésor de la Langue Française informatisé comme « atténuer, adoucir une expression », usage rare et technique. L’extension de ce verbe à l’opération sociologique de masse — euphémiser systématiquement la responsabilité, l’agent, la souffrance — est ici proposée comme catégorie d’analyse. Voir l’entrée : TLFi — euphémiser

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