Avant même de discuter de ce sujet et de faire part de mes observations — car je me veux simplement observateur et non partie prenante —, il convient de circonscrire les notions de laïcité et de religion.
Le laïc — du latin ecclésiastique laicus, du grec laikos, « du peuple » — désigne selon le Larousse « celui qui n'appartient pas au clergé » (sens 1) et, par extension, « ce qui est relatif à la laïcité ; ce qui en est partisan » (sens 2). En définitive, le laïc renvoie à tout ce qui concerne la vie civile, par opposition à la vie religieuse.
La religion, quant à elle, est selon le Larousse : « l'ensemble déterminé de croyances et de dogmes définissant le rapport de l'homme avec le sacré » (sens 1) ; « l'ensemble de pratiques et de rites spécifiques propres à chacune de ces croyances » (sens 2) ; enfin « l'adhésion à une doctrine religieuse ; la foi » (sens 3). En définitive : toute organisation ou activité pour lesquelles on éprouve un sentiment de respect ou de devoir à accomplir.
Nota bene — Il est frappant de constater que les définitions du Larousse, aussi bien pour le laïc que pour le religieux, ne font nullement mention de la notion de croyance en tant que telle. Or la croyance est précisément ce que les deux partagent, et c'est là l'essentiel. Tout État laïc fonde sa légitimité, entre autres, sur l'état de la science moderne. Mais tout scientifique rigoureux formulera ses conclusions ainsi : « en l'état actuel de nos connaissances ». C'est donc bien une croyance à un instant T — provisoire, révisable, susceptible d'être renversée. Comme la religion. On pensait autrefois que la Terre était plate, puis qu'elle était le centre de l'univers ; ces certitudes étaient alors des faits établis. Que saura-t-on dans cinq cents ans de ce que nous tenons aujourd'hui pour acquis ? La croyance — scientifique ou religieuse — n'est jamais que l'état du savoir humain à un moment donné. En ce sens, laïcs et religieux partagent, sans toujours le reconnaître, la même condition fondamentale.
I. Des systèmes de pensée avant toute chose : différents, oui, mais…
a/ Historique
Les rapports entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel constituent l'une des tensions les plus anciennes de l'histoire humaine. Dans l'Antiquité, la séparation entre le politique et le religieux n'existe pour ainsi dire pas : les pharaons égyptiens sont des dieux vivants, les empereurs romains bénéficient du culte impérial, et les cités grecques organisent leur vie collective autour de leurs panthéons. Gouverner, c'est aussi ordonnancer le rapport au sacré.
Au Moyen Âge en Occident, la querelle des Investitures (1076-1122) illustre le bras de fer entre la papauté et les souverains temporels pour la désignation des évêques. Si le pouvoir religieux prétend s'imposer au politique, c'est précisément parce que les deux sphères aspirent à la même chose : la direction des hommes et la légitimité du gouvernement. En Orient, le modèle byzantin de la « symphonie » entre l'Église orthodoxe et l'Empire montre une autre configuration, où les deux pouvoirs coexistent en complémentarité plutôt qu'en opposition.
C'est à partir des Lumières, notamment en Europe occidentale, que la pensée laïque s'émancipe comme projet politique structuré : Locke, Voltaire, Rousseau posent les fondements d'un ordre civil autonome vis-à-vis de la tutelle cléricale. La Révolution française de 1789 marque une rupture décisive, conduisant en France à la loi de séparation des Églises et de l'État en 1905. Pourtant, même dans ces sociétés qui se proclament laïques, les structures de pensée — la quête du bien commun, la hiérarchisation des normes, la sacralisation de certaines valeurs — demeurent profondément analogues à celles des sociétés religieuses.
b/ De nos jours
Aujourd'hui, la cartographie mondiale révèle une grande diversité de régimes. D'un côté, des États constitutionnellement laïcs comme la France, la Turquie (héritière du kémalisme), ou l'Inde ; de l'autre, des États confessionnels ou théocratiques comme l'Iran, l'Arabie saoudite ou Israël en tant qu'État juif. Entre ces deux pôles, une majorité de pays présente des configurations hybrides : des démocraties qui reconnaissent une religion officielle tout en garantissant la liberté de conscience (Royaume-Uni, Danemark, Grèce), ou des républiques laïques dont les sociétés civiles restent profondément marquées par le fait religieux.
Cette réalité complexe suggère que la laïcité et la religion ne sont pas deux mondes étanches et irréductibles, mais deux modalités d'organisation collective qui partagent des structures fondamentales similaires : la recherche d'une autorité légitime, l'établissement de normes communes, et la prétention à orienter le destin des sociétés humaines.

II. Mais des systèmes de pensée identiques
a/ Pourquoi identiques, similaires ou encore pareils ?
Si ces systèmes procédaient de logiques totalement et radicalement différentes, ce serait la guerre généralisée et permanente, la guérilla de rue sur toute la planète et dans chaque pays, pour des peuples qui ne se comprendraient pas et ne pourraient pas coexister. Or, force est de constater que ce n'est pas le cas.
b/ Et encore
Ce qui démontre que ces deux modes de pensée procèdent d'une seule et même souche — que l'on parte de la Russie et des orthodoxes, de l'Asie et des bouddhistes ou hindouistes, des Amériques avec le protestantisme et le catholicisme, ou encore de l'Europe avec le catholicisme, l'anglicanisme et les diverses Églises protestantes —, c'est qu'il existe sur toute la planète une paix relative. Certes, des guerres localisées éclatent çà et là, mais, comme évoqué plus haut, pas de conflit généralisé. Ainsi, on peut voir les Amériques négocier avec certains pays du Moyen-Orient malgré leurs modes de pensée différents : d'un côté des États dits laïcs, de l'autre des États dits religieux, et ils s'entendent. Comment expliquer l'entente entre la Russie (orthodoxe), la Chine (bouddhiste) et l'Iran (islamique), sinon par le fait qu'ils procèdent de la même souche de pensée : diriger les peuples, entre autres.
III. Portée de l'observation
a/ Différence entre l'officiel et l'officieux
Officiellement, de nombreux pays se disent ou se réclament laïcs, du moins dans leurs institutions. Mais les peuples disent autre chose, au moins par leurs croyances et leurs pratiques effectives. L’exemple le plus frappant est peut-être celui de la France : République laïque par excellence depuis la loi de 1905, elle compte pourtant onze jours fériés légaux dont sept sont d’origine catholique — l’Assomption, la Toussaint, Noël, l’Ascension, la Pentecôte, l’Assomption, le lundi de Pâques. Le calendrier de la Nation laïque porte donc, dans sa chair même, l’empreinte du religieux. À l’inverse, le Maroc, État islamique par sa Constitution, gouverne très pragmatiquement : ses élites économiques et politiques négocient librement avec les marchés financiers occidentaux, ses tribunaux de commerce appliquent des règles proches du droit civil continental, et le pays entretient des relations diplomatiques et commerciales étroites avec des États réputés laïcs. L’officiel et l’officieux divergent donc dans les deux sens : l’État laïc conserve des traces du religieux, l’État religieux adopte les pratiques du séculier. Ce double mouvement confirme, s’il en était besoin, que les deux systèmes procèdent bien d’une même matrice.
b/ La tension vers un même but : le bien-être des peuples, soi-disant
Comme le déclarent de nombreuses Constitutions, c’est la recherche du bien-être des peuples qui prime officiellement. Mais cela passe par beaucoup de tensions, et ce, quel que soit le pays et le dogme — laïc ou religieux. Les États-Unis se proclament séparés de toute religion depuis leur fondation, mais leurs présidents prêtent serment sur la Bible et concluent leurs discours par la formule rituelle “God bless America”. De leur côté, des théocraties comme l’Arabie saoudite n’hésitent pas à nouer des alliances stratégiques et économiques avec les États les plus laïcs de la planète dès lors que leurs intérêts convergent. Le bien-être des peuples — ou du moins sa revendication — sert ainsi de justification commune à des systèmes qui, en apparence, s’opposent radicalement.
Cette identité commune trouve cependant ses limites en ce que le monde a connu des guerres intestines dites « de religion » : les Croisades, l'Inquisition, et, dans la période contemporaine, des conflits qui prétextent la religion, le territoire, l'argent ou les ressources naturelles. Ainsi, au sein même du système religieux, la guerre Iran-Irak, ou encore, plus récemment, les tensions Iran-États-Unis-Israël, montrent que les divisions internes ne disparaissent pas. Pourtant, cela ne remet pas fondamentalement en cause l'observation : malgré ces différences internes, tous ces systèmes — qu'ils se disent laïcs ou religieux — prétendent instaurer le bien-être des peuples et diriger ces derniers. En ce sens, ils sont identiques dans leur structure profonde.
IV. Conséquences
Pour ma part, je pense que tout réside dans les comportements et l'éducation — ou encore l'enseignement —, d'autres parleront d'endoctrinement religieux ou laïc. Et tout cela est contraire à la liberté. Quelle solution, dès lors ? Tant que les gens vivront agglutinés, il n'y aura pas de solution pacifique globale et locale.
Au-delà, c'est s'interroger sur le rôle des États qui prônent le monopole de la violence dite légale, en interdisant la violence dite personnelle ou individuelle.
En résumé : tant que les femmes et les hommes choisiront la violence comme mode de règlement des conflits, point de paix. Car c'est un choix que l'humanité, composée d'hommes et de femmes, fait : celui de la violence et du comportement violent. Un libre choix de vie, pris individuellement.
Auteur
Vidal Bravo-Jandia Miguel
Ingénieur — Master II en Droit
Paris II / Panthéon-Assas — UFR de Montpellier I, Centre de droit de la consommation