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Le mensonge : quand la réalité mensongère devient une « (…) »

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Introduction

Le mensonge, la vérité, le fait, la réalité : quatre notions distinctes, souvent confondues. Où passe réellement la frontière sémantique ?

Ces quatre notions ne sont ni équivalentes, ni interchangeables, bien qu’elles gravitent autour d’un même objet de pensée. Il convient de les distinguer avec rigueur :


Ces distinctions posées, une question plus profonde s’ouvre : que se passe-t-il lorsque le mensonge ne se contente plus d’altérer la vérité, mais modifie — ou supprime — la réalité elle-même ? C’est l’objet de cet article.

I. Étymologie et histoire du mot « mensonge »

a) Définition et étymologie

Le terme mensonge est issu du latin mentiri, signifiant « tromper » ou « dire le faux en connaissance de cause ». La racine mens renvoie à l’esprit, à la volonté. Mentir, c’est orienter intentionnellement l’esprit d’autrui.

La définition complète du mensonge suppose :

  • une conscience de la vérité (on sait ce qui est) ;

  • une intention de dissimulation (on choisit de tromper) ;

  • un langage ou tout signe porteur de sens ;

  • un destinataire réel ou potentiel.

Le mensonge relève donc de l’intention humaine : il peut porter sur un énoncé ou sur un fait (une preuve falsifiée, une réalité mise en scène). Cette précision est essentielle : le mensonge ne se limite pas au discours ; il peut s’exercer directement sur le réel.

Source : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL), entrée « mensonge »

b) Histoire

Dans l’Antiquité grecque, Platon théorise le « noble mensonge » (genès pseudos) dans La République (livre III) : le gouvernant peut mentir pour maintenir l’ordre social. À l’inverse, Aristote fait de la vérité une vertu morale dans Éthique à Nicomaque.

En Égypte ancienne, la notion de Maât (vérité, justice, équilibre cosmique) fonde l’ordre divin et social. Le mensonge y est une atteinte à l’harmonie universelle : après la mort, le cœur du défunt est pesé contre la plume de Maât.

Dans la tradition chrétienne, saint Augustin condamne tout mensonge dans De mendacio et Contra mendacium. Kant pousse cette condamnation à l’absolu : mentir est toujours moralement interdit, même pour sauver une vie (Sur un prétendu droit de mentir, 1797).

Références : Platon, La République (Wikisource)Augustin, De mendacioKant, Sur un prétendu droit de mentir

II. Le régime du mensonge

a) Les conditions du mensonge

Trois conditions sont nécessaires et cumulatives : une conscience, une intention, un langage ou acte. Le mensonge suppose toujours une volonté ; il est exclusivement humain. Un quatrième élément pratique s’y ajoute : la crédibilité. Un mensonge trop grossier ne trompe pas ; il doit être plausible.

La nature, elle, ne ment pas. Elle contraint, corrige, détruit. Ce sont les discours humains portant sur elle qui peuvent être mensongers.

b) Les conséquences : le mensonge comme opérateur du réel

Une affirmation classique voudrait que le mensonge ne supprime ni le fait ni la réalité. Cette idée doit être profondément nuancée, voire réfutée dans certains cas.

Premier cas : le mensonge modifie la trajectoire du réel. Chaque décision — dire vrai, mentir, ou ne pas trancher — produit une direction différente du réel. Il est un opérateur de bifurcation, non une simple erreur de discours.

Deuxième cas : le mensonge modifie la réalité matérielle. L’exemple des arrondis bancaires en est une démonstration mathématique. Un arrondi de 0,004 € par opération, appliqué à des millions de transactions, produit une masse réelle de capital captée. La déformation est infinitésimale par unité ; son effet est une réalité économique tangible et irréversible. Le mensonge ne déforme pas seulement l’interprétation : il produit des faits.

Voir : TrueDebt Calculator — analyse des coûts cachésArticle DSE sur le même sujet

Troisième cas, le plus radical : le mensonge supprime la réalité. Si un consensus mensonger condamne un innocent, l’exécute, et que les archives officielles entretiennent cette culpabilité, alors l’innocence n’existe plus nulle part. Le fait a été supprimé, non déformé. L’histoire est écrite par les vainqueurs : ce principe n’est pas une métaphore, c’est une mécanique de destruction du réel par le mensonge collectif.

« Le mensonge ne déforme pas toujours le réel : parfois, il le remplace. »


Figure 1 — Schéma des trajectoires du réel selon la décision humaine.

III. Le mensonge de l’Antiquité à nos jours

a) De l’Égypte ancienne et de l’Antiquité

Dans les sociétés anciennes, le mensonge s’inscrit dans les récits fondateurs, les mythes, l’exercice du pouvoir. Il n’est pas toujours condamné ; il peut être fonctionnel, voire glorifié. Chez les Grecs, Hermès est à la fois dieu des voyageurs et des menteurs. Ulysse triomphe par la ruse. Mais dans tous les cas, le mensonge reste ancré dans une intention humaine.

b) À nos jours

Le RMS Titanic (1912).

La compagnie White Star Line a promu le paquebot comme « insubmersible ». Le réel a répondu le 15 avril 1912. C’est un exemple paradigmatique : le mensonge ne porte pas sur l’objet (le navire existait) mais sur le récit de maîtrise qui l’entourait. La prétention humaine à la contrôler le réel est précisément la zone où le mensonge s’installe.

Walter Lord, A Night to Remember, 1955 — Wikipedia

Le barrage des Trois-Gorges.

Inauguré en 2006, sa masse d’eau est suffisante pour que des scientifiques aient émis l’hypothèse d’une influence sur la rotation terrestre. Les discours officiels ont longtemps minimisé ces effets. Le mensonge réside non dans l’existence du barrage, mais dans la prétention de maîtrise totale avancée par ses bâtisseurs.

NASA Earth Observatory, Three Gorges Dam

Le nuage de Tchernobyl (1986).

Le gouvernement français a affirmé que le nuage radioactif s’était arrêté à la frontière. Mensonge grossier, qui n’a pas tenu face aux mesures physiques. Mais l’État avait pris des mesures internes en conséquence : il savait. C’est ici que le mensonge croise la mauvaise foi : on sait, on ment, et on agit en contradiction avec ce que l’on dit.

Rapport CRIIRAD sur Tchernobyl et la France

La post-vérité et l’ère numérique.

Le terme post-truth a été élu mot de l’année 2016 par le dictionnaire Oxford. Il désigne un contexte où la perception émotionnelle prime sur les faits vérifiables. Hannah Arendt avait anticipé ce glissement dans Du mensonge en politique (1971) : la vérité factuelle est fragile, contingente ; elle est la cible privilégiée du mensonge politique.

Oxford Languages, Word of the Year 2016Hannah Arendt, Du mensonge en politique (1971)

IV. Portée d’un monde mensonger ou non ?

a) Le glissement sémantique comme aveu juridique

L’histoire du droit de la consommation offre un exemple saisissant de la manière dont le mensonge peut être institutionnalisé par disparition du mot lui-même.

En France, c’est une loi de finances du 2 juillet 1963 qui réprime pour la première fois pénalement le mensonge publicitaire. La loi Royer de 1973 définit la publicité fausse ou de nature à induire en erreur, codifiée ensuite dans le code de la consommation dès 1993. La loi Châtel de 2008, issue de la transposition de la directive européenne 2005/29/CE, a entériné le glissement : le délit de publicité mensongère disparaît au profit des pratiques commerciales trompeuses.

Le mot mensonge a été effacé du texte légal. Mais surtout, la nouvelle qualification couvre des situations plus larges : elle s’applique même quand les informations sont factuellement exactes, si elles sont de nature à induire en erreur. En d’autres termes, la loi reconnaît implicitement que le mensonge peut se glisser dans des affirmations vraies, dès lors qu’elles sont orientées.

Sources : Code de la consommation, art. L.121-2 à L.121-5 — LegifranceAnalyse historique, Avocat Gouache

b) Le mensonge dans le droit : sanctions et tolérances comparées

Systèmes qui sanctionnent le mensonge :

Aux États-Unis, le 18 U.S. Code § 1001 punit de 5 ans d’emprisonnement tout mensonge à un agent fédéral, quelle qu’en soit la forme : déclaration fausse, dissimulation, déformation. C’est sur ce fondement que plusieurs proches de Donald Trump ont été condamnés.

18 U.S. Code § 1001 — Cornell Law School

En France, le code pénal condamne la fausse attestation (art. 441-7), le faux témoignage (art. 434-13), la diffamation. Le code de la consommation prévoit jusqu’à 2 ans d’emprisonnement et 300 000 € d’amende pour pratiques commerciales trompeuses (art. L.132-2). Mais le mensonge ordinaire entre particuliers n’est pas pénalement réprimé ; seul son effet (préjudice, escroquerie) peut l’être.

Code pénal, art. 441-7 et 434-13 — LegifranceCode de la consommation, art. L.132-2

Systèmes qui institutionnalisent le mensonge :

Corée du Nord. La Constitution nord-coréenne consacre formellement la liberté de la presse à l’article 67, mais le régime bafoue systématiquement ce principe. Kim Jong-un veille personnellement à ce que les médias ne diffusent que des contenus à la gloire du parti et de lui-même. L’Agence centrale de presse (KCNA) est l’unique source d’information autorisée ; elle produit des compte-rendus de faux exploits, du culte de la personnalité, et une réécriture permanente de l’histoire.

RSF — Corée du Nord, liberté de la pressePropagande en Corée du Nord — Wikipédia

Russie. Les médias financés par l’État — RT et Spoutnik — se présentent comme des médias factuels tout en injectant de la propagande pro-Kremlin dans le discours public mondial. Les communications officielles du gouvernement — communiqués, discours, publications — diffusent des récits erronés ou manipulés avec une apparence de crédibilité institutionnelle. C’est la définition même de l’institutionnalisation du mensonge.

Canada.ca — Recours de la Russie à la désinformation

Démocraties : mensonges d’État ponctuels. En France, lors du Covid-19, des ministres ont expliqué à la télévision que les masques étaient inutiles, avant de les rendre obligatoires. En Espagne en 2004, le Premier ministre Aznar a attribué l’attentat d’Atocha (191 morts) à l’ETA, alors que l’enquête conduisit à l’arrestation de 29 islamistes liés à Al-Qaïda. Aux États-Unis, le golfe du Tonkin (1964) et les armes de destruction massive en Irak (2003) illustrent l’usage du mensonge d’État comme prétexte à la guerre.

Hérodote.net — Mensonges d’État

Conclusion : mensonge, bonne foi et mauvaise foi

Le mensonge ne transforme pas le faux en vrai. Mais, comme démontré tout au long de cet article, il peut orienter le réel, le modifier matériellement, voire le supprimer. L’espace-temps n’a pas d’intention ; il impose ses contraintes : ce que l’homme déclare insubmersible finit par couler.

Au-delà du mensonge ponctuel, il convient de distinguer un phénomène plus grave : la mauvaise foi.


En droit civil français, la bonne foi est présumée (art. 2274 du code civil) ; la mauvaise foi doit être prouvée. Ce renversement de la charge probatoire révèle une philosophie : la société préfère croire à la bonne foi même quand les faits la démentent.

Jean-Paul Sartre, dans Être et Néant (1943), définit la mauvaise foi comme le refus d’assumer sa liberté : c’est se mentir à soi-même, systématiquement. Elle est plus grave que le mensonge parce qu’elle n’est plus un acte isolé — c’est une installation dans le faux. Le sujet finit par croire à son propre mensonge. C’est l’enracinement.

Sartre, L’Être et le Néant, 1943Code civil, art. 2274 — Legifrance

Le véritable problème n’est pas que le mensonge lui-même, mais aussi, la confusion entre ce qui est dit, ce qui est jugé, ce qui advient et ce qui existe. Car de même que la lumière trouve son chemin, le réel aussi — indépendamment de nos prétentions.



Auteur :

Vidal Bravo Jandia Miguel

Maîtrise droit privé Paris II Panthéon-Assas

Ingénieur UFR Montpellier I et centre de droit de la Consommation Montpellier